La Berceuse
Après avoir fui Peyrestortes, nous avions trouvé refuge dans un hangar isolé. Puis une voix a attiré Léo dehors.
En débouchant du hangar, je vis d’abord le chemin blanchi par la lune et, de chaque côté, les rangées noires des vignes.
Devant moi, Léo courait vers la gauche. Sa petite silhouette dépassa l’angle du bâtiment, puis disparut derrière un muret bas.
J’accélérai sans allumer la lampe. La lune suffisait et le faisceau risquait d’aveugler mon fils. Derrière moi, Isabelle appelait Léo. David courait à ma droite avec la batte. Ernest suivait, la matraque déployée, tandis que Léa et Rio fermaient le groupe.
La berceuse ne s’interrompit jamais.
Je contournai le muret.
Je vis d’abord des pieds nus, posés à plat sur la terre froide. La peau prenait une teinte grise sous la lune. Mon regard remonta le long d’une chemise de nuit blanche, trop légère pour la saison, qui collait aux jambes d’une femme assise sur la pierre.
Elle était large, droite malgré le froid. Ses avant-bras épais sortaient des manches.
Un drap roulé reposait contre sa poitrine. Elle le berçait avec une douceur appliquée, le buste entraîné dans un mouvement lent et régulier.
Avant. Arrière.
Je cherchai la forme d’un corps sous le tissu.
Le drap était vide.
Aucun poids ne creusait les plis serrés les uns contre les autres. Pourtant, les doigts de la femme s’y enfonçaient comme s’ils retenaient quelque chose. Ses ongles noirs avaient accroché les fibres autour du paquet.
Elle leva les yeux.
Son regard passa sur ma lampe, puis sur David, Ernest et Léa. Il s’arrêta sur le sabre avant d’atteindre Isabelle.
Puis il trouva Léo.
La berceuse garda sa note.
Isabelle rattrapa notre fils par le pull.
— Léo, regarde-moi.
Il tourna à peine la tête. Ses yeux demeuraient dirigés vers le muret.
La femme sourit. Ce sourire me parut presque tendre, traversé par un soulagement que je ne compris pas.
— Il respire trop vite.
Léo continua d’avancer.
Isabelle tira sur le pull pour le ramener vers elle. Le tissu se tendit, puis glissa entre ses doigts. Au même instant, le drap tomba aux pieds de la femme.
Ses bras s’ouvrirent.
— Viens. J’en ai encore.
Léo se cambra. Le pull échappa à la main d’Isabelle et il parcourut les deux derniers mètres.
Je tendis le bras.
Mes doigts se refermèrent sur le vide.
La femme se pencha et cueillit mon fils contre elle. Ses bras se refermèrent autour de son dos avec la même douceur que lorsqu’ils maintenaient le drap.
Une main se posa derrière la tête de Léo, l’autre au bas de son dos.
Puis le bercement reprit.
Avant. Arrière.
J’atteignis le muret. Nestor était tombé sur le chemin, près de leurs pieds.
À cette distance, une odeur me parvint : du linge mouillé, du lait oublié et une peau restée trop longtemps sous une couverture.
Léo remua la tête. Sa joue resta plaquée contre la poitrine de la femme. Ses épaules se soulevèrent lorsqu’il tenta de dégager ses bras, mais ceux-ci demeurèrent coincés entre leurs deux corps.
— Il faut calmer, murmura la femme.
Je regardai ses bras se resserrer.
Il n’y eut ni coup ni mouvement brusque. Seulement une pression lente, continue, qui augmentait à chaque bercement.
Je vis la poitrine de mon fils se soulever une première fois. Puis une seconde, moins haut.
Isabelle appela encore Léo.
La bouche de l’enfant s’ouvrit.
Je n’entendis aucun appel.
Je me jetai contre la femme et posai les mains sur ses avant-bras. La chaleur de sa peau traversa aussitôt mes paumes. Elle était dense, enfermée sous la chair.
J’agrippai les poignets et tirai.
Les bras ne s’ouvrirent pas.
Je forçai davantage, les pieds ancrés dans la terre. Les poignets restèrent en place. Le bercement continua malgré mon poids, ramenant Léo contre la femme chaque fois que son corps tentait de s’écarter.
Avant. Arrière.
Je cherchai le visage de mon fils. Je n’en voyais qu’une partie, comprimée contre la chemise blanche. Sa bouche était toujours ouverte.
Un petit bruit en sortit.
Un bruit sans air.
Quelque chose se contracta dans ma poitrine. Je changeai de prise, cherchai l’os sous la peau et forçai le poignet vers l’extérieur de tout mon poids.
La main céda d’un millimètre.
Je crus l’avoir.
Puis elle reprit sa place.
Les bras ramenèrent encore Léo contre la poitrine de la femme.
— David, le drap !